Alors, oui, l’article qu’on vous propose est en anglais, mais surtout, il est en libre accès et il propose une définition de l’extractivisme scientifique ainsi que plusieurs manières de s’en prémunir. A noter que vous trouverez une autre définition de l’extractivisme ici, issue du Thésaurus de l’Immensité ! Voilà qui montre bien que cette idée d’extractivisme n’est pas réservée au monde de la science, mais peut aussi s’appliquer au secteur associatif, à l’organisation de politiques publiques et plus largement à tout ce qui implique la confection et la mise en place de solutions à partir des personnes concernées.
Mais revenons à l’article. Ecrit par Baptiste Godrie, il propose une analyse critique du “scientific extractivism”, qu’il définit comme un processus dans lequel les expériences, discours et savoirs des groupes marginalisés sont captés, réduits à de simples données et réinjectés dans des circuits académiques fermés, sans bénéfice réel pour les communautés elles‑mêmes.
Ce processus, désormais bien documenté dans les rapports Nord/Sud mais aussi dans les recherches conduites auprès de populations pauvres, stigmatisées ou racisées, produit des carrières universitaires mais peu ou pas de transformation sociale : carences en soutien matériel, absence de reconnaissance intellectuelle des savoirs situés, et manque de contribution aux luttes sociales des communautés concernées. L’auteur montre ainsi que la recherche peut, sous couvert d’intérêt scientifique, reproduire des logiques coloniales de domination du savoir.
Dans l’article, Godrie envisage une « politique post‑extractiviste du savoir », fondée sur la justice épistémique, la réciprocité et la reddition de comptes envers les communautés. L’auteur identifie plusieurs pratiques concrètes : clarifier les attentes dès le départ ; co‑négocier les objectifs ; réinterroger l’enseignement des méthodes qualitatives pour ne plus subalterniser les savoirs des participants ; repenser les carrières universitaires pour qu’elles cessent de reposer sur l’appropriation des expériences d’autrui.
Même si le texte parle de recherche académique, ses propositions rejoignent profondément les réflexions sur l’inclusion des savoirs expérientiels, qu’ils proviennent de personnes ayant vécu la pauvreté, la colonisation, la maladie mentale ou l’usage de drogues. L’article peut ainsi être lu comme un appel à passer d’une participation symbolique à une participation transformatrice, où les détenteurs de savoirs situés ne sont plus des “informateurs”, mais des co‑producteurs légitimes du savoir et de l’action collective. En débordant l’analyse strictement scientifique, ce texte ouvre des perspectives puissantes pour les milieux associatifs, communautaires et politiques.
Les principes post‑extractivistes rejoignent directement les fondements de la pair‑aidance, qui reposent sur la reconnaissance de la valeur politique, pratique et relationnelle des savoirs issus de l’expérience. Contre le risque de “professionnaliser” ou d’instrumentaliser les pairs au service d’agendas institutionnels, la perspective de Godrie invite à mettre en place des dispositifs où les personnes concernées définissent elles‑mêmes les questions, les méthodes, les critères de réussite — bref, où elles “font autorité” sur ce qui les concerne.
Pour les associations, les dispositifs participatifs ou les politiques sociales, cela signifie développer des cadres éthiques de coopération, assurer des retours tangibles aux communautés, et reconnaître explicitement la dette que les institutions ont envers ces savoirs. L’article devient alors un levier théorique pour légitimer une gouvernance du savoir fondée sur l’expérience, comme socle des pratiques de participation authentique, de pair‑aidance et de transformation sociale.
Tout ça, ça vaut bien un texte en anglais !